Pour atteindre le village thérapeutique fondé par Saoufou Saou Mboum, la marche est longue.  La réputation de ce tradi-praticien Mboum Mbere spécialisé dans le traitement de la dépression, s’étend jusqu’à l’ouest Cameroun. Ce village thérapeutique, situé non loin de Mbere Magoyna à 150 kilomètres de N’Gaoundéré, est pourtant régulièrement visité par les familles de malades mentaux.

santé mentale

Idéalement située au bord d’une étendue d’eau où se balancent des arbres géants, la concession surgit au détour d’un fromager. Le guérisseur occupe le plus grand corps du bâtiment avec ses quatre femmes et ses enfants. Tandis que ses « patients » et leurs accompagnants, parfois jusqu’à 25 personnes, logent dans des bâtisses sommaires attenantes.

Ce jour-là, Koumpa Issiatou, 27 ans, est venue de Garoua Boulai pour se faire  consulter. Mère de deux jeunes enfants, elle souffre, selon ses proches, de troubles de la personnalité qui la rendent agressive. Assis dans la pénombre d’une chambre exiguë, Saou Mboum la reçoit à même la terre battue, déployant sa « kapassa », un livre traditionnel en raphia orné de coquillages cauris, qu’il pointe dans sa direction en psalmodiant son nom.

La jeune femme est accompagnée d’une vieille tante, de deux sœurs et d’un beau-frère qui participent à la séance. Chacun prend la parole à tour de rôle, mais c’est à ISSIATOU que le tradi-praticien demande de décrire son mal. Le soulagement est général quand il finit par décréter que le mal de la jeune femme est léger et qu’elle pourra repartir après avoir été lavée avec une décoction d’algues, munie d’écorces d’arbres pour des bains ou des fumigations. « La plupart des malades viennent ici pour qu’on les aide à chasser les démons qu’ils ont en eux », commente, mystérieux, le vieux sage en Mboum, langue locale.

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Grâce à ses connaissances sur les vertus thérapeutiques des racines et des plantes que l’on trouve dans les bois sacrés, il est sollicité de toutes parts dans le traitement de dépressions plus ou moins graves. « Quand c’est nécessaire, nous sommes obligés d’attacher les malades contre leur gré, le temps qu’ils se calment et que le traitement fasse son effet. Si nous n’y parvenons pas, alors nous les renvoyons à l’hôpital psychiatrique, mais c’est très rarement le cas, car, en général, c’est plutôt nous qui sommes le dernier recours », explique Abbah Saou Mboum, le fils que le guérisseur a choisi d’initier pour lui succéder.

Un palliatif à l’insuffisance de structure spécialisée de santé mentale

L’insuffisance de la couverture sanitaire, psychiatrique en particulier, explique pourquoi il est difficile aujourd’hui d’ignorer la médecine traditionnelle dans le traitement des maladies mentales en Afrique. « Dans l’Adamaoua, il y a un psychiatre pour un million d’habitants et ils exercent presque tous à N’Gaoundéré ! », constate le chef supérieure de la communauté Mboum de l’Adamaoua.

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L’importance donnée à la resocialisation du malade, en le maintenant « tant que c’est possible » dans le groupe familial afin de faciliter sa réinsertion sociale est, selon lui, déterminante. « La maladie d’un individu, quelle qu’en soit la cause, est toujours considérée comme celle d’un groupe. Elle ne peut donc être soignée que par des techniques s’apparentant à une thérapie de groupe si l’on veut que la guérison soit durable », martèle Sa Majesté Salihou Saou Mboum.

La création des villages thérapeutiques dans l’Adamaoua a permis de faire sortir les malades mentaux de structures hospitalières qui les maintenaient dans des situations proches de l’incarcération, en permettant à leur famille de s’occuper d’eux. Pour le professeur ABORDÉ OUSMANOU, médecin-chef du département de psychiatrie à N’Gaoundéré, cette réinsertion des malades grâce à la création de conditions proches de leur milieu ordinaire a été salutaire. « La plupart des troubles ont pu être traités en un temps record, alors qu’avant les malades traînaient pendant des années sans qu’aucune amélioration ne puisse être constatée », explique le spécialiste.

Comme il est l’un des rares pédopsychiatres exerçant à l’hôpital de N’Gaoundéré, il est sollicitée en permanence par les autorités judiciaires dans les cas de délinquance juvénile, le pédopsychiatre pense que la présence des tradi-praticiens est un atout. « Il y’a manque de structures hospitalières spécialisées et de médicaments, heureusement que nous avons encore des tradi-thérapeutes dans l’Adamaoua car sinon les enfants seraient laissés sans soins», se réjouit-il.  C’est donc avec raison que ces médecins d’un autre genre, sont célébrés au même titre que les spécialistes de la santé mentale, tous les 10 octobre, à l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale.

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